La porte de la loge s’ouvrit à nouveau, la faisant sursauter. Une voix rauque et brutale hurla qu’elle devrait bientôt y aller, une minute et elle ferait son entrée. Son manager l’appelait comme on appelle une chienne, comme un animal de foire. La vision d’elle dans le miroir la conforta dans cette opinion.
Lucie soupira en enfilant les longs gants noirs qui remontaient jusqu'à ses coudes, jusqu’à de petites marques brunes qu’elle avait tant de mal à cacher. Elle grogna tellement ils étaient serrés. Elle se regarda une dernière fois dans le miroir. Levant les mains au niveau de son visage, elle bougea ses doigts comme pour vérifier s’ils pouvaient encore être vascularisés. Cela lui décrocha un sourire de satisfaction, le premier que son reflet consentit enfin à lui renvoyer. Ses yeux devinrent humides. Une larme noire coula, barrant son visage d’un trait sombre. Par réflexe plus que par souci esthétique, elle frotta sa joue de sa main gantée, étalant maladroitement le rimmel sur sa peau blanche.
Qu'importait, cela plairait sûrement un peu plus aux clients.
La trainée noire évoqua pour elle un visage. L’ombre dansait, se déformant, précisant les contours d’un souvenir qu’elle croyait avoir enterré depuis longtemps dans les tréfonds de sa mémoire.
Une marche funèbre résonna dans sa tête, la pluie se mit à tomber sur le grand miroir tandis que les lumières des spots s’apaisaient et laissaient place à un ciel hivernal, gris et froid. Un visage obscène lui souriait et lui disait que ce n’était pas grave, que son Papy était parti au ciel. Les taches sur les murs devinrent des dents jaunes, l’odeur de crasse de la loge miteuse une haleine fétide ; le souvenir d’un baiser trop appuyé la fit à nouveau tressaillir. Elle chassa ses images du passé d’un revers de la main, en maudissant ce fantôme qui continuait à la hanter malgré tous ses efforts, malgré toutes ses dérives. Le visage dans le miroir acquiesça en une approbation silencieuse.
Elle se sentait enfin prête. Son manager vint alors frapper une dernière fois à la porte en beuglant comme un cochon qu’on aurait égorgé. Lentement, pour faire exprès, elle prit la cigarette qui se consumait dans le cendrier sale et la porta à ses lèvres. Elle tira une dernière bouffée, faisant rougir les braises, avant de souffler une longue volute bleue dans l'air vicié de la loge. Puis, presque mécaniquement, elle l’écrasa dans sa main gantée avant de remettre sa chaise en place. Elle ramassa ensuite un petit sac de toile noir qu'elle avait posé au pied de la banquette en arrivant une heure plus tôt. Qu'il lui sembla lourd tout à coup dans sa main, ce destin glacial qu'on lui avait donné quelques jours plus tôt en échange de sa dernière once de dignité. Lucie prit quelques secondes de plus pour parcourir du regard une dernière fois sa loge miteuse où elle avait déjà passé tant de soirs, presque un second domicile, une tanière sordide où s'était évanouie sa vie. Un adieu silencieux et elle se dirigea vers la porte.
Elle s’ouvrit sur un couloir sombre et bruyant. Lucie eut une moue de dégoût quand, aussitôt, des odeurs d'urine, de sueur et de sciure l'assaillirent. À peine avait-elle fait un pas qu’elle fut percutée par un gros bonhomme en costume sombre, les joues rouges, le front suintant sa libido encore inassouvie. En passant, son souffle rauque l’agressa. Il respirait rapidement. Il ne se retourna même pas. Tournant la tête, Lucie aperçut juste une paire de fesses et des bottes de cuir remontant jusqu’aux cuisses qui tournaient dans l’angle au bout du couloir. Lucie soupira amèrement ; elle connaissait bien cette direction, celle des arrières salles sombres peuplées de cauchemars pervers. Elle frissonna en pensant à la pauvre fille. Cela aurait pu être elle. Mais plus ce soir, tout cela allait bientôt finir et elle serait alors en paix.
Lucie avança de quelques pas vers la loge, hésitante, remontant presque mécaniquement le couloir qui la menait vers la scène. Les sifflets des clients lui parvinrent, haineux, lubriques, comme autant d'appels à la débauche. Encore un pas et elle reconnut le manager, le dos plaqué au mur. Son regard glacial lui renvoyait sans détour tout le mépris qu'il avait pour elle. Passant à côté de lui sans que bien sûr il ne fît un pas pour s’écarter, elle reçut naturellement une tape sur la fesse droite, qui fît rosir sa chair à travers le bas-résille. La violence du coup ne la blessait même plus, elle avait tellement l'habitude d'être chahutée et parfois pire que l'agressivité coulait sur son corps sans plus trouver prise. Elle ne se retourna même pas pour l'insulter, à quoi bon, elle l'avait déjà fait tant de fois sans que cela eût changé quoi que ce soit...
Cette fois pourtant, ses lèvres noires esquissèrent un petit sourire satisfait. Il n’avait même pas remarqué le petit sac de toile qu'elle portait fermement dans sa main gauche. Elle avait tellement porté d'accessoires avant d'entrer en scène qu'il ne prêtait même plus réellement attention à ses filles. Pour cet homme au visage gris, ses employées étaient du bétail que l'on envoyait chaque soir à l'abattoir des dernières illusions. Un grognement, un « vas-y maintenant » dénué de tout sentiment, et elle poussa la double porte blanche qui la menait sur la scène. Elle fut aussitôt agressée par la lumière crue des projecteurs qui se tournèrent ensemble vers elle. Presque aveuglée, elle distinguait à peine les clients dans la salle, assis sur leurs beaux fauteuils de cuir, visages boursouflés et obscènes, charognards réclamant leur pitance. La sono vomissait sa logorrhée assourdissante. La musique résonnait dans ses tripes, faisant éclater sa raison. Sur la scène, des sylphides de circonstance s’ébrouaient de façon saccadée, ne s'arrêtant que pour recevoir quelques billets dans leurs strings de cuir, prémices à des offrandes plus charnelles.
La musique s'arrêta tout à coup, court instant de silence où pour Lucie le monde sembla s'arrêter. Son esprit fut parcouru de mille images du passé, de questions sans réponses, d'un avenir que ce soir elle rejetait. Elle hésita, mais lorsque la musique reprit sur un air qu'elle connaissait trop bien, tous ses doutes, toutes ses craintes s'évanouirent comme les dernières barrières de sa raison cédaient sous les assauts des décibels. Regardant derrière elle, Lucie observa quelques secondes la double porte qui finissait d'osciller.
Des sifflets rageurs la ramenèrent rapidement à la réalité de la scène.
Elle avança au centre, vers le poteau métallique qui aurait dû être son amant de circonstance. Elle se planta devant, droite comme la vengeance. Les clients agacés montraient de plus en plus d'agressivité. Des invectives salaces fusèrent suivies par des rires gras. Elle sentit quelque chose sur sa cuisse. On lui avait craché dessus. C'était là toute la considération qu'on lui témoignait encore ce soir, comme tous les autres soirs.
Alors Lucie sut qu'elle ne reculerait pas. Elle porta lentement la main à son petit sac de toile, fixant ces hommes dont elle ne distinguait pas les visages comme les projecteurs aux lumières criardes l'éblouissaient.
Un reflet métallique apparut dans sa main droite. La surprise fut totale.
Détonations.
Du sang recouvrait la piste.
L'arme tonna, vengeresse, tandis que les clients pris de panique couraient en tout sens.
Enfin Lucie sentit une pression apaisante sur sa tempe droite. Le métal était chaud, rassurant. La paix lui tendait ses bras. Elle hésita.
Lucie ne dansa pas ce soir là.