— Dis Papy, elle est où ma sœur ?
— Au ciel…
— Avec Papa et Maman ?
Silence… Une larme coula sur la joue parcheminée du vieil homme. Il était assis à une table de jardin, sur le balcon de son petit appartement. Un instant, il leva les yeux au ciel, puis son regard parcourut la forêt d’immeubles qui s’étendaient à perte de vue devant lui, pour enfin se poser tendrement sur la petite fille aux yeux dorés qui le regardait, interrogative. Il essuya ses yeux humides du dos de sa main calleuse. Il était incapable de lui répondre, la douleur était trop grande, trop forte. Elle lui étreignait le coeur au point qu’il éprouvait de la difficulté à respirer. La vie l’avait broyé, pourtant il devait trouver la force de résister, pour elle, si jeune, si douce.
Si fragile…
Lucie regardait l’image dans le miroir, mais n’arrivait pas à se reconnaître, pas ce soir, plus maintenant. Était-ce elle, cette jeune femme trop pâle aux joues creusées par la fatigue, les cheveux noirs tirés en arrière en une queue de cheval et maintenus par une lanière de cuir ? Étaient-ce ses yeux, ces billes dorées surchargées de rimmel noir, noyées dans deux puits de ténèbres ? Ses lèvres fines étaient recouvertes d’un épais maquillage noir leur donnant l’apparence de la suie. Pour un peu, elle aurait ressemblé à un cadavre que l’on allait mettre en terre. Mais n’était-ce pas déjà un peu elle ? Le monde des vivants ne signifiait plus rien, son cœur était vide, son âme aussi.
Lucie grelotta. Il faisait froid, terriblement froid dans la petite loge miteuse où elle se préparait avant d’entrer en scène. Quoi de plus normal, après tout, le patron du bar de strip-tease où elle officiait tous les soirs considérant que chauffer des filles à moitié nues était une hérésie économique. Et pour celles qui ne comprenaient pas bien, les murs sales couverts de graffitis obscènes témoignaient de la considération toute relative que le porc sans âme portait aux filles. Elle soupira en pensant à cet homme qui l’exploitait depuis si longtemps. Depuis quand déjà, elle ne s’en souvenait même plus, comme si finalement sa vie se résumait à ce club sordide où elle faisait son show, où elle étalait sa viande.
Un instant son esprit divagua, ses yeux plus tout à fait innocents parcoururent la loge. Les murs jaunis par la transpiration, les photos pornos, le vieux canapé de cuir rouge où elle trouvait parfois le temps de s’abandonner à des rêves chimiques, la petite chaise où elle avait posé des vêtements. Une jupe fendue, une chemise blanche, un gilet en laine usé plus que de raison. Tout cela était à elle autrefois, pourtant elle les regardait comme s'ils appartenaient à une étrangère.
Ses yeux se posèrent alors sur le journal posé sur le tabouret à côté d’elle. Première page : « Accident de voiture sur la départementale 25, deux jeunes gens et une petite fille de trois ans tuées sur le coup. La deuxième fillette miraculée n’a que des blessures légères »
La vue de l’article lui fit mal au ventre. Une crampe à l’estomac la saisit. Était-ce hier, ou il y a si longtemps déjà. Était-ce elle, était-ce d’autres gens et d’autres vies brisées ? Elle semblait incapable de s’en souvenir. Tout à coup, un haut-le-cœur l’obligea à se recroqueviller. Elle se pencha brusquement sur le côté pour vomir toute la bile qui la rongeait de l’intérieur. Un terrible sentiment d’absence l’envahit, comme elle reprenait peu à peu ses esprits. Elle se redressa vivement et saisit le verre de mauvais whisky qui traînait depuis la veille sur la table. Une rasade, se gargariser pour nettoyer la bouche, c’était mieux que rien.
À nouveau, son regard vint se poser sur ce grand miroir devant elle, surplombé par une rampe de spots à la lumière trop crue. Elle tenta de sourire, mais n’y parvint pas, elle n’avait plus la force ; fini, il n’y avait plus de Lucie, plus qu’une simple enveloppe et rien dedans.
Un reflet, peut-être juste un jeu de l’éclairage sur lequel son attention se fixa quelques secondes, et ses pensées se mirent à vagabonder, hors du temps, hors de ce lieu désespérant.
— Mais que t’est-il donc arrivé ma petite-fille, demanda le grand-père au visage inquiet.
Lucie se tenait devant le vieil homme. Elle sentait dans son regard une immense compassion totalement dénuée du moindre reproche. Ses joues lui faisaient mal. Elles portaient encore les marques des coups qu’elle avait reçus un peu plus tôt dans la journée à l’école. Ses vêtements étaient déchirés, salis par de la boue et par son propre sang. Elle avait douze ans, et déjà portait sur le monde des grands un jugement bien sévère. Les tourments auxquels elle devait faire face depuis son arrivée dans la nouvelle école n’avaient fait que s’aggraver, de simples quolibets moqueurs, ils étaient rapidement devenus méchants. La cruauté des autres enfants n’avait pour limite que leur imagination fertile. Un instant, elle resta interdite, ne sachant comment expliquer à son papy tout le malheur qui l’accablait. Finalement, elle laissa échapper un sifflement entre ses dents, un murmure d’une tristesse infinie.
— C’est les grands, Papy… ils ne m’aiment pas…
— Mais pourquoi, que s’est-il donc passé ma petite fille, toi qui es si douce, si gentille ?
— J’ai embrassé une fille… C’est mal Papy ?
La porte derrière elle s’ouvrit soudain, la faisant sursauter. Un flot de notes stridentes entra dans la loge. La musique lui parvenait, assourdissante ; du métal inaudible qui brisait les cervelles autant que les oreilles, et qui lui parvenait de derrière la porte la ramena à son existence sordide. Quelqu’un lui brailla dessus, avant de claquer la porte de rage. La sono s’arrêta tout à coup pour annoncer l’entrée en scène d’une danseuse. Le silence l'agressa. Quel nom avait-il dit déjà ? Non, ce n’était pas le sien, pas encore. Une nouvelle peut-être ? Durant ce court moment de répit, elle perçut de l’autre côté de la cloison les ahanements d’un porc besognant sa docile conquête. Vint rapidement un râle de satisfaction qui lui provoqua une grimace de dégoût. Heureusement, le vacarme reprit, la ramenant à la dure réalité de son reflet dans le miroir.
La cadence se fit plus rapide, elle n'en avait plus pour longtemps avant d’entrer en scène.
Une cigarette se consumait lentement dans le cendrier sale à côté de sa trousse de maquillage, les volutes bleutées dessinaient des visages fantomatiques devant ses yeux. Elle souffla pour les renvoyer au néant. Sa main droite se saisit d’un crayon noir. Elle dessina le tour de ses lèvres machinalement, sans trop vraiment savoir pourquoi, comme elles paraissaient déjà bien assez noires. Souligner leur contour comme une professionnelle, comme on lui avait appris à l’école de danse il y a si longtemps, dans une autre vie. Reposant le crayon, sa main bouscula un petit miroir rond posé à côté de sa trousse. Il était sale, vieux, presque dépoli. Deux lignes blanches barraient la surface. Un instant, elle hésita. Un frisson lui parcourut l’échine. Elle se courba sur sa chaise jusqu’à ce que son nez fût à quelques millimètres du disque métallique. Une profonde inspiration. Une sensation électrique la grisa aussitôt. Elle se redressa en s’ébrouant, s’étirant comme un chat comme une onde de chaleur parcourait son corps à demi nu. Levant la tête, elle se retrouva dans le grand miroir. Elle tenta de sourire, mais son reflet ne lui répondit pas. Elle crut même y apercevoir une moue de désapprobation. Impossible. Secouant la tête pour chasser cette image de son esprit, elle poussa sur sa chaise pour se relever.
Maintenant debout, elle pouvait finir de se préparer. Elle tira sur la longue fermeture éclair qui partait de son ventre pour remonter jusqu’à sa poitrine, comprimant ses seins dans un corset de cuir noir. Puis vint la ceinture à clous qu’elle passa autour de sa taille de guêpe. Elle ajusta ensuite ses bas-résilles noirs à son porte-jarretelles de cuir, puis enfin passa un grossier collier de chien autour de son cou gracile. Ce soir, elle avait du mal à respirer. Elle voulait être ailleurs.